C’est marrant, votre façon d’idéaliser totalement la relation que Lola et moi avons… Quand je demande quels sujets vous voudriez que j’aborde, vous revenez souvent là-dessus… Vous me demandez des “conseils d’éducation”, certaines me disent “quand j’aurai des enfants, je voudrais la même relation que Lola et toi”…

D’abord la vérité…

La vérité, c’est que vous ne voyez évidemment que la face visible de l’iceberg. Je ne crois pas détenir des secrets fous sur l’éducation. Lola est une jeune ado équilibrée, certes, et j’ai beaucoup de chance de l’avoir. Mais, pas plus que moi, elle n’est parfaite. Je ne vais pas ici vous lister des défauts hein, (ne panique pas Lola 😉 ) mais n’idéalisez pas ce que vous voyez sur les réseaux! Jamaiiiiiiiis! Oui, il m’arrive de me fâcher. Oui, il m’arrive d’être une mère qui râle pour des bêtises. Oui il lui arrive de râler pour un rien. Non, elle ne range pas sa chambre à la perfection. Non, elle n’a pas TOUJOURS envie d’étudier ou de lire et j’en passe. Non, je ne suis pas toujours la mère rêvée qui a une folle envie de tout partager avec son bébé.

Cependant, je peux, au moins, essayer de mettre des mots sur ma façon de voir les choses ou de “procéder”.

J’ai parlé depuis le début…

Je viens d’une famille où on ne se dit pas toujours les choses. Où on exprime ses peurs de façon assez maladroite par exemple. J’ai toujours voulu éviter ça avec mon enfant.

Un jour, bien avant que Lola ne soit là, une collègue dont je ne me rappelle même plus le nom, racontait comment elle avait toujours parlé à ses bébés. Je ne sais pas pourquoi mais ça m’a vraiment marquée et j’ai suivi ce conseil.

Quand je suis revenue de la maternité, moi qui n’aimais pas spécialement les bébés et qui n’en avais jamais gardé, je me suis retrouvée avec ce petit truc bizarre qui criait beaucoup. C’était très étrange à mes yeux. Mais j’ai décidé de lui parler quand même.

Elle n’avait que quelques jours que je lui expliquais que non, je ne savais pas trop comment on enfile un body sur un si petit bébé, mais qu’on allait essayer toutes les deux. Elle pleurait? Ca m’angoissait alors je lui expliquais ce que je ressentais. Je me disais que si elle comprenait que mon stress n’était dû qu’à mon inquiétude de mal faire, elle saurait qu’elle n’avait pas à avoir peur. Je lui disais “je comprends bien que tu sois inquiète : je suis inquiète aussi, c’est nouveau pour nous deux. Mais tu vas voir, on va arrêter de flipper et on va apprendre toutes les deux”. J’imagine que ça paraît un peu fou. Mais je suis certaine que c’est là qu’on a noué vraiment nos premiers liens d’échange.

Alors depuis, Lola et moi on parle de TOUT. Vraiment de tout. S’il m’arrive d’être stressée par mon travail et donc de mauvaise humeur, je le lui dis. Depuis toujours. Ce n’est pas ta faute si je ne suis pas agréable aujourd’hui, j’ai eu une mauvaise journée donc quand je me serai un peu détendue, tu verras, ça ira mieux.

Le résultat, je crois, est qu’elle a confiance en moi. Elle sait que, si je suis fâchée sur elle, je lui dis que je suis fâchée sur elle. Que si je ne suis pas fâchée sur elle, mais de mauvais poil, je suis de mauvais poil. Ca implique aussi que j’accepte qu’elle exprime son ressenti aussi. Elle a, comme toute personne, le droit d’exprimer qu’elle a eu une journée foireuse. Je parle, mais elle parle aussi (et bon sang, qu’est-ce qu’elle parle…).

Aucun tabou.

Je pense que c’est une des choses qui a le plus perturbé mon entourage : mon choix de n’avoir aucun tabou. Toute question a le droit d’être posée. Toute vérité a le droit d’être dite. Tout pourvu que ce soit dans l’échange respectueux.

C’est comme ça que j’ai appris que les enfants se posent des questions sur le sexe SUPER tôt par exemple. Et j’y ai répondu super tôt. Je n’ai jamais parlé de fleurs et de papillons. J’ai toujours parlé de vagin, d’utérus ou de pénis. Ca a d’ailleurs choqué très fort une dame de nos connaissances. Elle trouvait qu’une petite fille de 8 ans n’avait pas à connaître ce mot. A mes yeux, c’est encore plus bizarre de penser qu’un enfant ne doit pas connaître le nom d’une partie de son corps. Une autre fois, plus tôt encore, des adultes lui ont demandé (ils sont bizarres les adultes) si elle savait comment on faisait des bébés. Elle devait avoir 6 ans je crois. Elle a répondu que oui, que le papa mettait son sexe dans le petit trou de la maman et qu’il y mettait une graine qui faisait un bébé. Les gens lui ont dit que c’était très mal de parler de “trou”. Ce jour-là, elle a été catastrophée et a pleuré parce qu’elle ne comprenait pas ce qu’elle avait dit de mal. Je lui ai expliqué que “trou” était parfois un gros mot aux yeux des adultes mais qu’elle avait eu raison de s’exprimer comme elle voyait la chose. En gros, pour certains adultes, toute réponse éloignée des papillons est malvenue. Je lui ai expliqué que certains adultes avaient du mal à parler de ces choses-là avec des enfants… Mais alors pourquoi ils m’ont posé la question? Ben parce que les adultes, tu vois, parfois c’est bête. Pas tout le temps, mais parfois. Et ce sujet-là en particulier, ça leur fait vraiment peur. Et ils ne devraient pas.

Nous n’avons pas de tabou sur les relations humaines, sur son histoire compliquée avec son père, sur les discussions entre amies, sur rien en fait. Si elle veut me demander ce que veut dire “un gros mot”, je lui réponds platement.

Est-ce que je ressens de la gêne? Pas la moindre.

Je me retrouve avec une enfant que rien ne met mal à l’aise et que tout intéresse. Toute question pouvant être posée, on en vient à parler politique mondiale, romans, séries, meurtriers en série, vérités sur le monde ou les adultes.

Quand j’ai eu des conflits dans mon ancienne vie de prof, je ne me cachais pas d’elle pour en parler. Alors elle me posait des questions et j’y répondais. Elle a donc compris que le monde des adultes n’était pas rempli de gens intelligents et humains H24. Elle m’a vue triste de cela. Elle m’a vue lutter contre cela. Je suis convaincue que si aujourd’hui, elle assume de s’habiller comme elle en a envie dans une école hyper stéréotypée, c’est aussi pour ces moments-là. Elle sait que ce sera pour toujours comme ça. Que si elle se conforme aujourd’hui, elle se conformera toujours, alors dans la mesure de ses possibilités, elle veut être elle-même.

Un être à part entière

Parce que j’ai toujours tenu à la voir comme une personne à part entière. A un adulte qui ne vous dit pas bonjour vous ne faites pas une leçon infantilisante. Eh bien j’ai choisi de prendre cette voie-là très tôt. Elle ne disait pas bonjour? Je ne la forçais pas à dire bonjour au monsieur. Par contre, je lui expliquais en quoi ne pas dire bonjour pouvait peiner des gens proches ou donner une image d’elle négative aux gens moins proches. Au-delà de ça, à elle de choisir si elle veut peiner des gens ou être vue comme une impolie. Je lui ai toujours dit qu’elle n’était pas le prolongement de moi : si elle ne dit pas bonjour, c’est ELLE qui sera vue comme une impolie. Je ne prendrai pas cela pour moi.

Cette vision des choses lui a, je crois, inculqué très tôt le libre-arbitre.

Pourquoi souhaitais-je qu’elle ait un libre-arbitre fort? Parce que passé un certain âge, un parent n’a plus AUCUN poids sur son enfant. J’ai été une enfant on ne peut plus sage pour FAIRE PLAISIR et PAR PEUR. A 17 ans, je décampais de la maison et je faisais pas mal d’erreurs de parcours.

Lola a le choix. Pour plein de choses. Elle en est responsable d’ailleurs. Et elle le sait.

Très peu de conflits…

Cette façon de voir les choses entraîne en fait un nombre très limité de conflits. Puisque je l’ai éduquée en être responsable de ses choix, je ne me bats pas pour lui imposer les miens.

Allez un exemple : Lola a toujours dormi peu. Son père dort à peine quelques heures par nuit. Moi, je suis une grosse dormeuse. J’ai eu la chance de tomber sur un pédiatre plein d’ouverture d’esprit qui, très tôt, m’a expliqué que même chez les enfants, les besoins de sommeil divergent. Alors je ne vous parle pas de l’époque où elle était petite. Mais, disons ces deux dernières années, j’ai arrêté d’imposer une heure de coucher.

OMG quelle mère horrible hein?

Alors si elle n’avait pas été élevée comme je l’ai fait précédemment, elle aurait probablement fait n’importe quoi. Mais non. L’école compte à ses yeux. La danse aussi. Elle a envie d’être en forme. Alors, comme elle se lève à 7h, en général, elle dort vers 22h-22h30. Si elle ne dort pas, elle lit. Elle a son téléphone comme tellement d’ados de son âge mais elle-même constate, comme nous en fait, que la lumière l’empêche de se sentir fatiguée et donc de dormir.

Parfois, elle monte se coucher à 20h30. Comme ça, d’un coup. Comme nous en fait. Je suis crevée je vais dormir… Ok.

Je n’interviens plus dans ses devoirs depuis oh… sans doute 6 bonnes années. Je signe ce qu’il faut signer. J’aide quand c’est nécessaire (mais c’est rare parce que, la plupart du temps, ma réponse est “cherche d’abord seule” parce que dans la vie, il faudra toujours d’abord chercher seul...). Mais je ne demande pas des résultats précis.

Alors oui, elle a de super résultats actuellement. Je devrai lutter contre moi-même pour ne rien dire le jour où ça baissera. Mais je ne dirai rien. Parce que son avenir est entre ses mains et qu’elle le sait.

Du coup, c’est une enfant qui pense toute seule que, comme elle n’est pas sûre de savoir ce qu’elle veut faire, elle va essayer de réussir un cursus le plus large possible jusqu’à ce qu’elle trouve sa voie. C’est sensé je pense.

Bien entendu, elle n’est pas TOUTE SEULE. On parle de ses choix, de ses buts, je l’aide à réfléchir. Quand elle me dit qu’elle est sans doute meilleure en math qu’en français, mais qu’elle aime moins les maths, on réfléchit à l’importance de la donnée dans le problème et aux choix à faire ensuite. Quand elle me dit que parfois, elle aimerait choisir un métier esthétique, on en parle, on réfléchit ensemble, on pèse les pour et les contre. Si elle était définitivement sûre de vouloir faire un parcours professionnel par exemple, jamais je ne m’y opposerais. Puisque je pense du fond du coeur que la vie est longue et qu’on peut faire tous les parcours du monde pour peu qu’on le veuille.

Un exemple de débat à la maison : elle a voulu prendre le bus. Or, nous n’habitons qu’à 500 mètres d’un arrêt de bus. 500 mètres  ce n’est rien. Mais moi j’ai eu la trouille depuis Dutroux et toutes les disparitions. Alors ce sont 500 mètres de trop en hiver voyez-vous. On en a parlé. Je lui ai parlé de ma peur que je sais un peu irrationnelle. Elle a fini par me dire qu’elle comprenait et que, si ça me rassurait, on irait encore en voiture. On sait toutes les deux que je suis une demi-folle. Qu’il faudra bien un jour que j’accepte l’idée qu’elle est seule dans une rue à 18 ans. Mais elle accepte que je ne sois pas prête. Comme j’accepte qu’elle ne soit pas prête à déménager dans le sud. POUR LE MOMENT. Pas de cris dans ces conversations. Pas de larmes. Pas de dispute. Une discussion avec les arguments de chacune et un compromis final.

Nous avons été trois quand elle était petite, puis deux, puis trois avec Gab, et de nouveau deux. Mais jamais je ne l’ai mise dans la place traditionnelle de “l’enfant”. Ce truc à qui on dit de se taire pendant que les grands parlent. Ce truc à qui on dit quand aller se laver, comment s’habiller et faire bonne figure devant Tatie Danièle.

Alors ça ne veut pas dire qu’elle a le DROIT de parler à tors et à travers (enfin des fois, on s’égare un peu ^^)^. Ca veut dire que, dans un monde d’êtres humains, chacun a le droit de parler A SON TOUR.

Alors il faut lui rappeler parfois ces choses-là bien entendu parce que c’est encore “un jeune être en devenir”. Mais je ne lui dis pas “tais-toi je parle”. Je lui dis plutôt “as-tu remarqué que Untel était en train de parler?”. En général elle est désolée d’avoir interrompu l’Autre. Pas parce qu’elle s’est fait gronder. Juste parce qu’elle se rappelle qu’elle vit dans un monde où chacun a le même besoin qu’elle de s’exprimer.

Je crois qu’on vit du partage…

D’un peu toute sorte finalement. On partage nos craintes, nos joies, nos peines, nos questions, nos projets.

Et on écoute ces sentiments les uns des autres.

Quand je dis je rêve de partir vivre dans le sud = mon rêve à moi, elle exprime son mais moi j’ai peur de partir et de perdre mon univers = ses peurs à elle. Alors on parle. Je dis que mon rêve à moi est encore un rêve. J’explique comment je vois ce rêve et comment dans tout ça il y a des solutions. On parle alors de la peur des changements, des départs, du droit de rêver, de projeter et de la vie.

Elle est concernée par chacun de mes projets, chacun de mes choix. Parce que j’ai une confiance absolue en elle et que je suis convaincue qu’elle fera toujours des efforts pour essayer de comprendre et tout ça est réciproque.

Elle connaît notre histoire, à Gab et à moi, je ne me suis jamais cachée d’elle quand j’ai pleuré pour mon père, je n’ai jamais caché mes faiblesses ni mes forces.

On partage les bons et les mauvais moments. On se fait des reproches quand on a besoin de s’en faire. On apprend à en parler. On se prend la tête parfois. On négocie pour savoir qui devrait vider le lave-vaisselle ou quelles vacances on va faire avec notre budget. On réfléchit à qui mérite quoi ce mois-ci quand on va faire du shopping. On met de côté à deux pour une sortie un peu folle.

On est deux…

Et voilà où j’en viens… Je n’ai pas eu d’autres choix que de tout choisir moi-même.

Je crois que ce que vous voyez comme une perfection, c’est notre unité. On est deux. Quand Gab est là, on est trois. Il faut une sacrée dose de compréhension pour accepter notre façon de voir les choses. Et je ne crois pas que beaucoup de gens ont fait les mêmes choix d’éducation. Je crois que j’ai, en grande partie, et avec beaucoup moins de conscience, été éduquée comme ça par ma grand-mère. Mais tout le monde ne comprend pas. Tout le monde n’approuve pas. Et beaucoup se retrouvent complètement perturbés par cette enfant qui pose des questions “qu’on ne devrait pas poser” avec un naturel un peu étrange et avec qui je parle de tant de choses.

Mais elle grandit. Et je m’en fous, de l’avis des autres : j’ai fait mes choix à son égard avec BEAUCOUP de réflexion. Je n’ai pas copié le modèle de tous. Je n’ai pas mis au coin. Je n’ai pas forcé à finir son assiette. Je n’ai pas fait religieusement les devoirs jusqu’au bout.

Attention hein, je ne suis pas en train de vous parler d’éducation bienveillante ou positive ou des théories qui imposent tout un tas de mots et en interdisent plein d’autres. Je fais comme je peux, avec les moyens que j’ai et, pas plus que n’importe quel enfant, elle n’est à l’abri de croiser les mauvaises personnes ou de faire les mauvais choix.

Je ne sais pas si j’ai bien fait. Je ne sais pas si vous devez faire pareil. Je ne sais pas si avec un autre enfant, ça aurait donné les mêmes choses.

Je ne sais rien en matière d’éducation. Je sais juste ce que JE PENSE. Si c’est juste? Je n’en sais rien.

J’ai fait du mieux que JE pensais. Et, comme je le dis depuis 13 ans, on verra ce que ça donnera. En attendant, on se crée des liens forts et des tas de beaux souvenirs.